Azaratou Sondo/Nigan, directrice du RCPB : « J’invite les femmes à mettre de côté leurs divergences et leurs complexes, à se former, à faire valoir leurs compétences »

Madame Sondo née Nignan Azaratou, est la Directrice générale de la faitière des caisses populaires du Burkina, un mouvement de coopératives d’épargne et crédit dont les premières caisses datent de 1972. Elle préside aussi l’Association professionnelle des systèmes financiers décentralisés du Burkina. En tant que telle, elle a été élue présidente de la Fédération des associations professionnelles des systèmes financiers décentralisés de l’UEMEOA (FAPSFD-UEMOA) depuis mars 2018. Par ailleurs, elle occupe le poste de trésorière au Conseil d’administration de la Maison de l’entreprise du Burkina Faso.

Lefaso.net : Quelle est en quelques mots, la particularité des Caisses populaires par rapport aux banques ?

Les différences se situent à plusieurs niveaux. D’abord, au plan juridique, les Caisses populaires sont des coopératives d’épargne et de crédit régies par la loi No 23-2009/AN du 14 mai 2009 relative aux systèmes financiers décentralisés, alors que les banques sont régies par la loi bancaire.

Ensuite, du fait de leur nature coopérative, le fonctionnement des Caisses populaires repose sur les principes coopératifs la libre adhésion et le libre départ des membres, le fonctionnement démocratique « une personne, un vote » et l’engagement envers la communauté. Les banques fonctionnent selon les principes capitalistes

Puis, sur le plan de la propriété, les membres des Caisses populaires sont copropriétaires et se réunissent en assemblée générale annuelle pour prendre les décisions sur le fonctionnement de leur Caisse conformément au principe « une personne, un vote ». Les banques appartiennent aux actionnaires qui décident des orientations.

En résumé, les Caisses populaires développent et offrent des services non financiers et financiers de proximité à leurs membres, conformément à la Loi sur les SFD et aux principes coopératifs. Elles sont du reste considérées comme le meilleur outil pour la finance inclusive responsable, suite à plusieurs audits internationaux.

Comment appréciez-vous le fait d’être une des rares femmes à la tête d’une aussi importante société financière comme le Réseau des caisses populaires du Burkina ?

Je ne sais pas s’il faut spéculer sur le genre ici. En matière d’accès aux hautes fonctions institutionnelles, il faut dire qu’il n’y a jamais d’évidence. Cela est encore plus vrai quand on est femme avec les nombreuses pesanteurs sociologiques dans le contexte africain qui est le nôtre. Personnellement, je suis une femme d’action et d’engagement. Pour ce faire, je travaillais plutôt à être utile à mon institution, aux membres, à la communauté et à ma Nation, avec l’accompagnement des différents responsables sous lesquels j’ai travaillé.

Ma nomination à la tête du RCPB est l’aboutissement de mon engagement en faveur de l’amélioration des conditions de vie des populations rurales et urbaines. Maintenant, quand on regarde l’histoire du Réseau des caisses populaires du Burkina, on se rend compte effectivement que c’est la première fois qu’une femme accède à ce niveau de responsabilité. Ailleurs, d’autres femmes ont déjà assumé cette fonction et bien d’autres plus élevées. C’est pourquoi, je voudrais inviter les femmes à mettre de côté leurs divergences et leurs complexes, à se former, à faire valoir leurs compétences et, en définitive, à accepter ce genre de défis. De mon point de vue, les inégalités homme/femme sont culturelles et non naturelles. C’est du reste ce que dit Simone de Beauvoir, en écrivant qu’« On ne naît pas femme, on le devient ».

Votre parcours à la fois académique, professionnel et personnel vous a-t-il préparé à assumer une si prestigieuse fonction ?

Bien qu’il soit quelque fois difficile de parler de soi-même, je dois avouer que durant mes parcours scolaire, académique et professionnelle, j’ai essayé de respecter et de m’imposer des valeurs. Il s’agit de la rigueur, du professionnalisme, de l’amour du travail bien fait, etc. Après, J’ai eu très tôt la chance d’occuper successivement des postes de responsabilités.

Ma carrière professionnelle a démarré le 1er juillet 1996, au Programme de développement rural de la Sissili, comme homologue au chef de projet, chargée de la mise en place de Caisses villageoises d’Epargne et de Crédit Autogérées. Quand j’ai été recrutée au RCPB, j’ai eu la chance de poursuivre sur le même type de mission, en tant que Coordonnatrice régionale du programme Caisse Villageoise. J’ai travaillé de longues années durant à être utile à mon institution, aux membres, à la communauté et à ma Nation. Je fais mien l’adage qui dit de « bien faire et laisser dire ».

Dieu merci, mon engagement et ma philosophie d’action m’ont permis d’accéder à des postes de responsabilités, notamment Directrice régionale, Directrice du marketing et de la communication, Directrice générale adjointe en charge du Réseau. Vous voyez donc que ce n’était pas un poste taillé sur mesure ou une simple alternance du genre. J’ai complété mon parcours académique par un DES en Banque de l’Institut Technique de Banque (ITB) de Paris, et des MASTERs en communication d’entreprise et Communication pour le développement durable.

Quand vous avez été nommée Directrice générale de la Faîtière des Caisses populaires du Burkina, quels sont les premiers défis auxquels vous avez dû faire face ?

Le premier défi auquel j’ai fait face est d’ordre technologique. J’ai pris fonction à un moment où nous étions en plein processus de changement de système d’exploitation en collaboration avec la Confédération des institutions financières de l’Afrique de l’Ouest (CIF/AO) à laquelle la FCPB est affiliée. Sur le plan organisationnel et humain, il fallait alors gérer les changements induits par ce projet. En outre, il y a le nécessaire passage à la digitalisation pour répondre au mieux aux besoins de nos membres. Il y a ensuite le défi sécuritaire auquel est venue s’ajouter la crise sanitaire liée à la pandémie de la COVID 19 qui ont fortement impacté notre secteur d’activités et nos membres.

La gestion du capital humain reste aussi un défi permanent parce que nous devons travailler à renforcer la gouvernance et la gestion des équipes dans un secteur en pleine mutation technologique.

Enfin, il y a l’amélioration constante de l’offre de produits et services dans un environnement en constante mutation technologique avec l’arrivée de nouveaux entrants dans le secteur de la finance décentralisé.

Racontez-nous votre journée type de travail…

Mes journées de travail commencent très tôt à 7 heures, quelquefois avant, en fonction des dossiers et des rendez-vous. Une fois au bureau, je consulte mon agenda pour voir les priorités de la journée. Je traite les courriers, reçois les collaborateurs internes, rends visite à certains dans leurs bureaux pour les encourager dans leurs dossiers. Dans mon agenda généralement, j’ai une plage pour recevoir les partenaires et autres personnes externes. Des fois, il y a des rencontres techniques (CODIR tous les lundis, rencontres du comité exécutif chaque trimestre…) et des rencontres statutaires avec le Conseil d’administration (CA) ou conjointement avec d’autres organes. Des fois aussi, je peux avoir deux ou trois réunions en ville soit avec des partenaires, l’Association professionnelle, la Tutelle ou les Autorités Monétaires. L’un dans l’autre, je peux être amené à quitter tard le bureau.

En moyenne et pour une journée ordinaire, je consacre 3h au traitement des dossiers et courriers, 3 heures aux collaborateurs pour des séances diverses de travail, 2 heures pour recevoir ou rendre visite à des partenaires externes, 2 heures pour la lecture, les conférences téléphoniques, ou autres évènements professionnels.

Dans ce secteur, les défis sont-ils plus prononcés pour les femmes que pour les hommes ?

Les défis n’ont pas de genre ou de sexe. Cependant, notre travail quotidien pour un mieux-être des populations commande que nous fassions attention aux conditions de vie des jeunes et des femmes qui sont souvent structurellement défavorisés. Depuis maintenant plus de quatre décennies, les Caisses populaires ont été la porte d’entrée pour l’inclusion financière des femmes et des jeunes. C’est pourquoi en tant que premier responsable, nous devons veiller au développement des produits et services vraiment adaptés aux besoins de ces couches sociales.

L’égalité hommes-femmes (effectifs, salaires,) est-elle une réalité au niveau de la Faîtière des Caisses Populaires du Burkina ?

Au niveau des effectifs, les femmes représentent 76% du personnel. Pour les salaires, nous avons une grille salariale unique pour tous, sans distinction de genre. Au niveau également des dirigeants bénévoles, 40% sont des femmes. Le remboursement de leurs frais se fait conformément aux dispositions réglementaires et statutaires et repose sur les mêmes bases. Au niveau de notre membership, nous avons 35% de femmes. C’est à ce niveau qu’il y a encore des défis à relever : trouver des stratégies pour une plus grande inclusion financière des femmes à travers leur forte adhésion aux Caisses Populaires et leur accès à nos produits et services.

À côté de vos occupations professionnelles, avez-vous des engagements sociaux, trouvez-vous du temps pour vos loisirs ?

En tant que femme Africaine, femme Burkinabè, on ne peut se dérober aux activités sociales quelles que soient les contraintes. C’est un peu compliqué, mais je m’efforce à respecter mes engagements sociaux, tant que c’est possible. J’essaie de m’organiser pour trouver du temps à la famille et à mes proches, surtout le week-end quand je ne suis pas en voyage. Je suis aussi présente, même si c’est quelque fois en différé, aux évènements sociaux (mariage, naissance, maladie, décès) de mes collaborateurs, de la famille, des connaissances etc. C’est important pour la vie en communauté et j’y attache un intérêt particulier. Comme loisir, je fais surtout du jogging.

Qu’est-ce qui est fait au niveau du réseau des caisses populaires pour favoriser l’inclusion financière des femmes ?

Pour ceux qui connaissent notre histoire, depuis le début, nous avons pris position pour les laissé-pour-compte. Parmi eux, il y a malheureusement beaucoup de femmes, à tel point que nous étions obligé de développer des programmes spécifiques à partir de trois constats majeurs. D’abord les femmes rurales n’avaient pas les moyens pour ouvrir et supporter les charges d’un compte individuel. Le deuxième constat était qu’elles n’étaient pas autonomes dans la gestion de leur temps et même de leurs activités. Le troisième constat est le manque de garanties et de temps pour se déplacer vers une institution financière.

Nous avons alors développé une méthodologie de petits crédits alliant le partage de connaissances, la gestion des petites activités génératrices de revenus et l’entretien du ménage dénommée « programme crédit épargne avec éducation », en partenariat avec Freedom From Hunger ; ce programme, mis en place en 1993, vise à faciliter l’accès des femmes rurales au crédit en levant les contraintes ci-dessus cités. Des groupes initiaux, ont émergé des femmes entrepreneures.

Au bout d’un certain temps, les femmes qui s’en sortent mieux quittaient les grands groupes pour créer des groupes plus restreints et accéder à des montants de crédits plus élevés, et ainsi de suite. Par an, nous arrivons à accompagner plus de 20 000 groupes de femmes, soit plus de 200 000 bénéficiaires. Faites le calcul et vous verrez ce qui a pu être fait en 27 ans, et c’est en moyenne 5 milliards de francs CFA de crédit qui sont octroyés aux femmes à travers ce mécanisme.

En plus des prêts, des modules d’éducation sont dispensés. Nous sommes d’ailleurs les pionniers en matière d’éducation financière. Aujourd’hui, nous sommes fiers de nous regarder dans la glace pour ce qui est de l’inclusion financière, mieux, de l’entreprenariat des femmes.

source : Lefaso.net